Extraits de » La valeur nationale de l’Art » par Sri Aurobindo
Si l’Art veut toucher au sublime, il doit être gouverné par la tendance indienne.
L’esprit est ce sur quoi repose tout le reste de l’être humain, ce vers quoi il retourne,
son ultime revelation est le but que poursuit l’humanité. L’homme devient Dieu et toute
l’activité humaine atteint à sa suprême noblesse dès lors qu’elle réussit à mettre corps,
cœur et pensée en contact avec l’esprit.
L’art peut ainsi être l’expression d’une vérité éternelle .Le monde créé par Dieu est à ce point
merveilleux que la simple combinaison de quelques lignes, l’harmonie de quelques modestes
couleurs peut soudain donner du prestige à un moyen d’expression apparemment insignifiant
et lui permettre de suggérer des vérités profondes et absolues, avec une perfection que le
langage s’efforce péniblement de faire sienne. Dans la pierre ou sur une toile se dévoilent alors
et triomphent ce que la Nature, ce que Dieu, ce que l’homme réellement sont.
Dissimulée derrière quelques silhouettes , un bouquet d’arbres et de roches, une Intelligence
une Imagination, une Énergie suprême agit, sent, existe; si l’artiste possède la vision spirituelle,
il peut la percevoir et réussir parfaitement à suggérer les multiples aspects du grand mystère de
cette Vie qui médite au cœur de l’action, se meut dans la pensée, vibre d’énergie dans l’immobilité,
crée en plein repos, manifeste une intention infaillible dans ce qui semble aveugle et inconscient.
Les grandes vérités énoncées par la religion, la science, la métaphysique, celles de la vie et du progrès
deviennent sous les doigts du maître artisan, concrètes, émouvantes, universellement intelligibles et
convaincantes. Au moment de passer dans son ascension du plan de l’émotion à celui de l’intellect,
l’âme humaine contemple, saisit l’indication et exaltée gagne une plus haute cime, un savoir plus divin.
Il en va de même pour cette pulsation de joie et d’amour divin qui anime l’existence tout entière,
un amour et une joie bien supérieure à nos plaisirs terrestres mélangés. Palpitation universelle,
parfaite vibration, pure de toute répulsion, rayonnant en toute chose, le trivial aussi bien que le noble
la médiocrité et la misère aussi bien que la grandeur et la splendeur, ce qui épouvante et répugne
comme ce qui charme et séduit, elle élève, purifie tout, elle oriente tout vers l’amour, la félicité, la beauté.
Tombées au cœur de l’homme, quelques gouttes de ce nectar immortel suffisent à transfigurer sa vie
et son action. Libre de se déverser tout entier, son flot hisserait l’homme jusqu’à Dieu.
De cela aussi l’Art peut se saisir, cela aussi il peut suggérer à l’âme humaine, l’aidant ainsi à traverser
les orages d’un laborieux pèlerinage. Sur ce chemin, c’est la force divine qui soutient le pèlerin.
Les courants de cette Force, de cette Shakti baignent l’univers tout entier et servent de support
à ses mouvements innombrables, le fragile tremblement d’une rose tout comme la course
enflammée du soleil et des étoiles.
Indiquer en l’homme et dans le monde extérieur la présence de cette divine Nature, suggérer
sa force, la puissance virile incoercible, faire sentir son énergie, son calme, le pouvoir de son inspiration,
la noblesse de son superbe enthousiasme, sa fureur, sa grandeur, son charme, insuffler tout cela
dans l’âme de chacun et modeler le fini à l’image de l’Infini, telle est bien l’autre vocation spirituelle
de l’Art, sa tache la plus sublime, sa gloire et son apogée, son privilège le plus parfait
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